lundi 1 octobre 2012

7. Lecture: Aki Shimazaki - Mitsuba

Un joli échange de mail...

le message de Omar, ayant été absent jeudi soir lors de notre réunion:

Salut chers amis,

Encore toutes mes excuses pour jeudi, malheureusement nous devions publier des chiffres au Groupe et avons rencontré passablement de problèmes qui nous ont mis très en retard, nous n'avons terminé qu'à 21h30. C'est donc à mon grand regret, et j'espère bien ne pas avoir à répéter une telle absence, que je n'ai pu participer à cette réunion.

Alors je vous fait ici en quelques lignes mon impression du livre de Jean-Charles et comme le dit si bien Jean-Charles c'est vrai que j'aurai aussi bien aimé vous entendre "live"...

Tout d'abord merci à Jean-Charles pour ce livre que j'ai bien apprécié, c'était à mes yeux une synthèse rapide dans l'immersion de la culture japonaise....culture qui ne cesse d'étonner, surprendre mais qui porte en moi aussi un sentiment de révolte et de répulsion.

On est face à ce qu'on peut appeler une dramaturgie. L'histoire d'un amour impossible sur fond de culture de l'entreprise, tout un symbole on Japon, est finalement très simple et construite en ce qui me semble être trois actes. On a d'abord la mise en place du décor, des personnages, de la trame, puis en deuxième acte on vit l'idylle entre Takashi et Yûko, l'amour, pour finir dans un troisième acte qui voit le poids des traditions japonaises détruire cette idylle non sans une pointe d'ironie à mes yeux auquel viens s'ajouter le drame de la mort de Yûko suite au tremblement de terre de Kobe.

Il s'agit bien entendu de mettre cette histoire en perspective des années dans lesquelles elle se déroule, les choses ont peut-être quelque peu changé de nos jours, mais je ne peux m'empêcher d'être révolté vis à vis de la culture du couple, du mariage japonais. Autant on est face à un pays d'une avancée technologique fulgurante autant j'ai l'impression d'être face à une société type balkanique, arabe ou musulmane arriérée qui veut qu'on vous impose votre conjoint. Je trouve cela tellement dégradant, dépassé et cela m'a énormément choqué de voir qu'il en va encore de même au Japon.

Il y a aussi cette culture de la soumission japonaise qui m'agace profondément mais qui retrace sans doute fidèlement une certaine réalité là-bas. La soumission "aux puissants" du pays et donc de l'économie, l'idée que l'on soit prêt à sacrifié ses propres enfants pour garantir ses bonnes relations commerciales, il n'y a dans ce livre aucun, ou si peu, acte de révolte, et on est bien en face d'une culture kamikaze où l'individu se détruirait lui-même plutôt que de se révolté...

Quand bien-même l'histoire tourne autour de ces Shôsha-man et de leur dévouement à l'entreprise, au sacrifice, j'ai l'étrange sentiment que ce n'est qu'un voile cachant la même idéologie et culture en dehors de ce terroir fertile.

Et il faut un brun d'humour ou d'ironie pour faire accepter cela et on la trouve à mes yeux dans l'histoire avec l'ékisha qui lui prédit son avenir et qu'il retrouve, l'avenir j'entends,  à Montréal en présence de sa femme, et des "ses" filles...ironie du sort avec une autre que Yûko dans la ville qu'elle aurait souhaité visité ou voir y vivre.

Je trouve cela triste dans un sens...cet homme aime ça fille, sans aucun doute, aime sa femme, peut-être...mais ne peut s'empêcher de regretter Yûko...alors nous voilà face à un homme qui subit, ce soumet et accepte platement son destin et ne trouve de réconfort que dans les prédictions "validée" d'un voyant...

Voilà, au-delà de ça, il y a quand même une forme d'humour dans ce livre aussi, j'aime beaucoup tous le côté approche de séduction, une certaine forme de timidité qu'on peut retrouvé dans toute une série de "dessins animés" japonais de notre jeunesses...je trouve qu'elle a bien réussi à condenser tous cela dans une petite histoire qui en dit long.

D'un point de vue de l'écriture, je ne connais pas son niveau de français, mais évidemment cela reste simple de lecture et on est pas dans la grande littérature, donc j'ai trouvé parfois qu'on voyait qu'il s'agissait d'une non-francophone. J'ai aussi l'impression que les phrases sont très courtes un peu comme quand on entends un japonais parlé...cette impression de saccades...

Voilà en quelques lignes mes impressions...et il m'aura fallu bien 25 minutes pour l'écrire, j'ai donc épuisé mon quota de 10min...

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La réponse de Eileen:

Hello all you Loups affamés!

Cette journée de pluie étant propice aux moments de rêverie, réflexion et d’ordi, je vous livre quelques lignes pour poser un résumé de ... mon résumé.

Quel super review que tu nous as fait là, Omar ... Tu ne serais pas écrivain-au-placard par hasard !?
Merci pour le temps que tu as pris pour en faire.

Je trouve tes remarques et ton analyse pertinents, et globalement relativement proche à mes propres impressions, quoique j’accordais un peu plus d’espace autour de l'histoire, sans vouloir porter trop de jugement.
Enfin, disons que j’essayais de garder l’esprit ouverte (surtout pour pouvoir comprendre les protagonistes), même si c’était assez difficile par moments, voir enrageant :-/

J’ai beaucoup aimé ce livre... Au niveau d’écriture même et de l’histoire, un reflet certain de ce pays de Japon --- qui me fascine, me choque, me déconcerte, m'exaspère ... mais qu’au finale j’admire beaucoup pour certains de ses qualités et valeurs que j’estime “impeccables”, limpides, intemporelles.
Je trouvais alors beauté, simplicité, dépouillement, retenu, l’essentiel... Le livre lui-même me procurais un grand plaisir chaque fois que je l’ai regardé, ou pris dans mes mains.
L’écriture simple (dû au fait que l’auteur n’est pas de langue maternelle française, mais aussi dû à sa mentalité japonaise sans doute) m’a surpris un peu au début, mais ne me gênait pas par la suite.
Et j’aimais comme l’essentiel de l’histoire s’est passé dans l’espace de 2 semaines.

J’avais un certain espoir, petit mais présent, que nos jeunes allaient déjouer ce terrible pression sociale/culturel que nous sentions dès le départ...
Il y avait plein d’indices que les 2 étaient pas comme les autres... Yuko apprenais les langues, rêvait de voyager, était indépendante, et réfusais les miai (rencontre pour mariages arrangés).
Elle est fière d’être de Kobe, où les femmes sont “vivantes et créatives, artistes, femmes d’affaires...”
Takashi est plus conventionnel, mais il ressent un choc, et prise de conscience, lors de son falling in love avec Yuko...
J'espérais qu’elle allait lui mettre devant un vrai choix... et provoquer son éveil et libération
Petit lueur d’espoir donc, que le trame du récit allait même être basé sur un révolte-retournement brutale, voir provoquer une tremblement-de-terre, ou une tragédie d’une sorte ou autre, dans leur monde à eux.
Déception alors, que ces forces millénaires ne les ont pas lâché si facilement. (Je m’en doutais bien, au fond...) Et la tremblement de terre est venu sous un tout autre aspect !

J’ai senti cette différence des cultures, maintes fois, et n'arrêtais pas de penser... Pourquoi il ne dit pas ceci ou cela... pourquoi il fait ça, à ce moment-là... Comment ça se fait que... mais bon sang, pourquoi il reste muet devant celle-ci... Et elle, qu’est-ce qu’elle fait là!? Pourquoi elle ne pique pas une monstre crise (comme nous aurions fait ;D ...) Non, mais c’est pas possible !!!... Etc.
Mais bien sur, ce n’est pas possible, ce n’est pas notre monde... On est loin, dans l’autre monde, un autre culture.
Et on sent bien ce drôle de frustration devant l’évidence (pour nous...), devant ce “destin” qu’ils subissent.

Mais quand même, l’auteur veut nous montrer que Nobu, et notre bonhomme Takashi, arrivent à s’en affranchir vers la fin, à se libérer de Goshima.
A part un peu de regret et d’amertume, ils sont relativement serein et détaché --- en tout cas, c’est comme ça que je les ai senti.
Takashi commence son éveil, tant mieux, mais c’est un peu tard... il a perdu “la parfaite fille”, son vraie amour, Yuko (étrangement interchangeable avec Yuriko, la serveuse qui est devenu sa femme).
(D’ailleurs, si Takashi avait suivi la suggestion de Nobu – au début - de rencontrer “une fille parfaite pour toi!!”, il aurait déjouer tout le drame ... à cause du timing de rencontre avec le fils du président. Mais bien sur, nous n’aurions pas eu notre histoire non plus...)

La toute dernière image (Mitsuba, l’enfant “surprise” - une fille) est primordiale en tant que symbole-message finale (l’auteur a quand même donnée ce titre au livre!)
Je le prends comme un germe d’espoir pour l’avenir, la naissance de la valorisation de la femme, une nouvelle “promesse” des valeurs féminins. (Mitsuba veut dire promesse.)
Ou encore, la renaissance de Yuko vers une vie plus juste et progressive: car la dernier ligne du livre => “... Yuko, bon anniversaire...”

Enfin, à part cet agacement (oui, bien trouvé, ce mot) avec cet soumission et sacrifice, j’ai trouvé le narrative agréable à lire, j’étais toute de suite pris dans leur histoire, j’avais hâte à apprendre le dénouement...
Comme c’était un petit livre, fidèle aux notions de finesse et légèreté japonaise, c’étais vite lu, et le pire que j’ai trouvé à dire: j’aurais aimé avoir à certains moments un peu plus sous les dents.
Mais je cède à l’auteur sa décision, et sagesse, d’en rester là.

Donc, à 1er vu, très simple comme histoire, n’est-ce pas...
Je me suis demandé: dans tout sa beauté simple, qu’est-ce que nous pourrions dire là-dessus? Il n’y a rien à ajouter, à part discuter de l’absurdité et tristesse de cette histoire.
Pourtant ! il y avait quelques aspects/débats (intéressants à mes yeux) que nous avons pu développer, qui ont bien pimenté la soirée:

In short: is there or is there not a UNIVERSAL story au coeur de Mitsuba, qui nous permet une lecture sans considération des aspects culturelles ?
(si je résume correctement... C’est Livia qui a lancé cette idée... Correct me if I’m wrong here...)
Livia : OUI !  Gio/JC: NON !
Moi: évidemment oui pour le Universel, mais que c’était “habillé” (imprégné, je corrigerai) dans les coutumes de ce culture japonais, et qu’on a besoin d’en tenir compte pour le comprendre.
Je laisse les autres raconter la finesse de leurs arguments (Livia et Gio/JC  surtout!) :D

Au finale, je garde le plaisir de l'immersion dans ce récit fin, douce-amère, de beauté sobre et délicat (et oui, profondément cruel et frappé du poids tribale-culturel)
... de ce monde et ses jeunes qui n’arrive pas à accomplir (à temps) leur processus d’éveil et d’individuation, si cher à nous... mais trop cher à payer pour eux, à toute évidence.

Certains buddhistes pourraient parler du transcendance de l’individu, dans cet récit, mais je ne les accorde pas ce point de vue.
Car pour transcender, on a besoin d’être déjà arrivé à notre propre éveil et liberté intérieure d’abord.

Pour dire... j’en ai commandé son pentologie (? série de 5 tomes) par la suite... Le poids des secrets

Bon, comme d’hab, mes “quelques lignes” se sont transformées en chapitres presque!

Bien à vous tous, et bonne lecture entre-temps!

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La réponse de Gio:

Chers Amies/Amis,

Vos commentaires m'ont donné envie d'ajouter le mien.

Merci Omar d'avoir partagé ton feedback avec nous ! D'ailleurs, si Livia ça te tente de le faire pour l'Updike, on te lira avec grand plaisir aussi ! J'ai oublié l'autre soir mais je suis très curieux de connaître ton opinion sur My father's tears à l'occasion.

Pour ma part, j'ai été séduit par Mitsuba. Le contraste que l'auteur a su créer entre simplicité et cruauté m'évoque vraiment le Japon tel que l'ai ressenti. Une culture (j'y reviendrai) dans laquelle l'individu est censé privilégier le bien de la communauté avant son bénéfice personnel. Le groupe passe avant la personne, que ce soit dans le cadre de l'entreprise ou de la nation. Le concept de sacrifice est très présent et je le relie pour ma part à l'histoire du Japon, pays insulaire, isolé, menacé en permanence par les éléments (tsunamis, tremblements de terre) et qui a instauré ce type de civilisation.
En même temps, tout est ramené à la simplicité, la sophistication poussée à l'extrême qui permet de retirer le maximum à partir de peu. Là aussi, pays aux ressources finies, limitées, mais en même temps proche de voisins très puissants et contre lesquels le Japon connaît de nombreux conflits (Chine, Russie, Corée puis Etats-Unis) et qui a trouvé son chemin dans cette voie exigeante, sans concession. Nos visions égoïstes d'occidentaux ouverts sur le monde sont à l'opposé de leur conception des choses. Donc pour moi, la simplicité du livre donne sa force à la tragédie des destins. On les voit ainsi encore plus comme des pauvres êtres bien faibles face au poids écrasant des traditions. Même le sentiment amoureux décrit par l'auteur y semble bien mince, bien immature. Quelques tasses de café et hop, Takashi décide de l'épouser. Et quand il ne peut pas, certes il éprouve un sentiment d'injustice, mais en même temps, il ne met pas trop long à trouver une autre âme soeur à quelques mètres de la première...

Le livre retranscrit très bien cette société dure qui broie les êtres, en évitant ainsi une certaine glorification ou angélisme qu'on rencontre parfois chez les occidentaux à l'égard de cette société aux codes si raffinés. Du coup, cela nous heurte. Eh oui, je pense que c'est bien ce que l'auteure a recherché, nous donner un portrait de son pays qui ne soit pas complaisant. Mais, là où ça devient intéressant, c'est qu'elle nous montre aussi une société qui évolue. Takashi ne subit pas un sort aussi cruel que celui que son père a subi en sacrifiant sa vie pour l'entreprise. Il fait preuve d'un peu plus d'indépendance et réussit à quitter sa compagnie. Il en paye le prix, certes, au travers d'un exil qu'il décrit lui-même comme une disgrâce, mais il semble avoir trouvé un certain bonheur malgré tout. Devra a relevé cette évolution du rapport sacrifice/épanouissement personnel. Je partage son point de vue.

Considérant que l'auteur a, elle aussi, quitté le Japon pour le Canada, j'ai relevé une certaine influence du Christianisme dans son récit. Elle introduit un personnage chrétien, cite la Bible (le passage sur Sodome) et, enfin, je ne peux m'empêcher de voir dans le tremblement de terre qui tue Yuko et, par la même occasion, l'enlève au fils du directeur de la banque Sumida et révèle aussi la vraie paternité de leur fille, une sorte de punition divine façon Ancien Testament. C'est une interprétation bien sûr, impossible à prouver, mais la position entre deux cultures de l'auteur m'a fait écho.

Tout ceci me fait dire, pour préciser le débat que nous avons eu, que je pense qu'il n'est pas possible de s'abstraire de la culture dans laquelle est ancré le récit. Pour moi, il n'y a pas d'histoire "universelle" avec des sentiments qui seraient communs à toutes les cultures. Nos tragédies grecques par exemple, sont bien liées à notre culture et ont fortement contribué à la construire. Pas sûr qu'un Polynésien y comprenne grand chose... Le point commun entre Mitsuba et Roméo et Juliette par exemple (pour prendre un récit occidental qui traite également de la tragédie de destins amoureux contrariés par des codes sociaux) est pour moi très mince. Le récit nous révèle la culture autant qu'il en a besoin pour être déchiffré avec pertinence. L'histoire nous dévoilant ainsi des codes sociaux aux racines millénaires. Enfin, c'était un chouette débat animé et on a eu un échange passionnant.

A bientôt, pour de prochaines aventures, d'un autre côté du Globe (qu'est-ce qu'on voyage dans ce club !)

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La réponse de Livia:

Hello chers loups et louves,
voici ma version sur Mitsuba - My Father's tears suivra (bonne idée Gio!)....

Je suis fondamentalement d’accord avec toutes les impressions de Mitsuba qui ont été soulevées, avec une seule différence : je n’ai pas senti d’agacement ni d’exaspération en lisant ce livre – pour moi il s’agit d’une œuvre qui met en scène un « équilibre » et ceci pas seulement de par l’histoire tissée, mais également de par le language, de par les mots choisis, par la longueur de l’histoire, par sa simplicité, et même le titre Mitsuba évoque dans sa tonalité l’accomplissement.

C’est effectivement une histoire toute simple, les phrases sont courte, ce qui fait que le lecteur tombe dans un rythme de lecture correspondant au rythme de la respiration (j’ose dire), ce qui fait qu’on immerge très facilement dans ce récit qui illustre pourtant très peu les émotions ou états d’âmes (si, évidemment, les états d’âmes sont là, mais décrits avec une telle pudeur, une telle modestie…).

J’ai effectivement « vécu » l’histoire de Takashi comme un acte d’équilibriste : où commence ma personnalité, où s’arrête la vie sociales autour de moi ? qu’est-ce que je veux, moi, et qu’est-ce qu’on attend de moi ? Au début du récit, Takashi est non seulement fier d’appartenir au monde de Goshima et pouvoir prétendre être un shosha-man, il en est carrément rempli, il se définit par ce statut et par la facilité avec laquelle il a su accéder à ce monde. Son refus du miaï est comme un précurseur des doutes qu’il connaîtra plus tard par rapport à cette société.

Malheureusement c’est également en voulant éviter le miaï, que Takashi se tisse son propre histoire : Avant même qu’il puisse annoncer sa liaison avec Yûko, celle-ci est promise à quelqu’un d’autre. Comme Eileen l’a déjà évoquée, s’il avait donné suit à la propositions de Nobu (qui est d’ailleurs à mes yeux le seul personnage de cette histoire qui assume intégralement ses propres choix et son propre vécu), la temporalité aurait été différente, et le fiançailles auraient été annoncées avant même que le fils de banquier fasse la connaissance de sa flamme!

Je n’ai pas lu la rencontre avec Yûko comme un bouleversement, au contraire : elle s’inscrit parfaitement dans l’image qu’il se fait de sa (ou de leur) vie, elle parle le français, pourrait donc l’accompagner à Paris, excelle dans toutes les traditions japonaises, serait donc faite pour l’accompagner dans ses futures mandats d’ « attendo » dont il est si fier.

A vrai dire, Takashi et Yûko se trouvent dans cette situation dûe à de nombreux non-dits. Si Takashi avait été au courant du sort de son père, il n’aurait sans doute pas développé un tel dévouement pour son travail. Si les deux se seraient avoué leur attrait l’un pour l’autre, ils auraient pu assumer leur histoire plus vite. C’est typique que Takashi annonce son départ pour Paris à Yûko au lieu de lui annoncer son amour.

Pour revenir à Nobu, il assume totalement ses choix. Il sait ce qui est prioritaire dans sa vie, et il s’en fout de ce qui pourraient penser ses collègues. Sa décision de refuser une mutation et d’ouvrir une école d’appui n’est à mes yeux en aucun cas un échec comme l’a lu Jean-Charles, mais un triomphe sur la vie imposée par une société ! D’autant plus qu’il n’est pas seul, il est lié à sa femme, qui est son alliée dans cette histoire, qui le soutient et qui est fière d’avoir un mari dévoué.

Le personnage de Nobu est la preuve que Takashi et Yûko ne se trouvent pas dans leur situation douloureuse non pas à cause de ce que la société leur impose, mais à cause de leur incapacité de faire des choix, d’énoncer ce qui leur importe, et de prendre des risques. C’est pour cette raison-là que je n’ai pas senti d’agacement ni de boule au ventre en lisant cette histoire ; à mon avis, elle est tissée de manière active par les protagonistes. Je pense aussi que ni Yûko ni Takashi soit malheureux dans la suite de sa vie respective : Yûko a bien été flattée par les compliments du fils du banquier dès leur première rencontre, je ne pense pas que ce mariage lui déplait. Par ailleurs c’est drôle qu’il porte le même nom comme son amant ! le fait qu’elle a pu lui avouer sa grossesse pré-mariage est pour moi aussi un signe de bonne entente. Takashi à son tour est bien ravi de faire la connaissance de la serveuse du restaurant (qui donnera son nom à la fille de Y et T !) et ne se marie sans doute pas à contre-cœur avec elle. Le fait qu’il élèvera sa fille loin du Japon soulève une question : s’agit-il éventuellement d’une réelle décision de s’éloigner de ce pays. La disparition de Yûko à la fin du livre est certes douloureuse, je ne l’ai par contre pas lu comme une punition divine comme l’a évoqué Gio, mais plutôt comme une illustration de sa manière d’être : Elle disparaît. On ne l’aura finalement pas connu. On ne sait pas vraiment ce qu’elle pense, ce qu’elle veut…

Il est clair que cette histoire se situe au Japon, et que la société japonaise se prête bien à cette histoire. (mais on aurait aussi pu l’écrire en Suisse :-)) Mais je suis effectivement de l’avis, que ce livre est porteur d’un message universel valable dans toutes les culture, et compréhensible par tous les humains. Les états d’âmes rencontrés par Takashi, Yûko et Nobu (par ailleurs aussi par le père de Takashi, par Monsieur Toda etc) font partie intégrante de la question : qu’est-ce qui fait que nous sommes qui nous sommes ? Est-ce que je décide moi-même de mon chemin ou est-ce que je m’incline à des règles de la société ? L’éveil, le développement de la personnalité, le parcours d’un jeune homme incertain vers un humain sachant ce qu’il veut et où il va sont absolument universels. Personnellement, c’est cette histoire-là que j’ai lue dans Mitsuba.

Bisous à vous tous!

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Réaction de Eileen:

Gio,

Merci pour ton analyse complet et perceptive, qui donne encore du relief à notre Mitsuba (livre pas si simple que ça finalement) !
Tes remarques et ton observation autour du Bible et la chrétienté, par exemple --- bien vu.
Soulever l’insularité de Japon, aux ressources limités, est effectivement central à la compréhension de leur mentalité et culture... Bien trouvé alors.

Quant à notre (passionnant!) discussion autour de fameux Histoire Universel (HU), je ne peux m’empêcher d’insister:

Je pourrait être assez d’accord “ ... qu'il n'est pas possible de s'abstraire de la culture dans laquelle est ancré le récit ...”
Là, j’ajouterais que pour bien comprendre l’histoire dans tout sa complexité et sa profondeur, c’est tout à fait vrai.
Si on ne prendre pas en compte les codes japonaise, notre capacité de comprendre les motivations de Yuko et Takashi est insuffisant, et on ne peut pas simplement projeter sur eux nos propres motivations et valeurs occidentaux afin de saisir le propos de l’auteur.

Mais dire “ ... Pour moi, il n'y a pas d'histoire "universelle" avec des sentiments qui seraient communs à toutes les cultures...” va un peu trop loin, il me semble.
Même sans aucune notion de culture japonais, nos lecteurs/lectrices saisirent immédiatement le coeur de cet histoire, la fatalité et la tristesse qui sont démontré.
Ce n’est pas incompréhensible; c’est ressentie et reconnaissable, même si les motivations profonds à la base de certains comportements, par exemple, pourraient nous échapper.

A vrai dire, ton idée de HU a l’air d’être totalement différent de celle tenu par tout le reste du monde.
Si c’est le cas, il faut peut-être modifier ton argument; car on ne peut redéfinir, à notre guise, tout un concept aussi simple que l’universalité d’une histoire.

exemple:
“Amour contrarié par la collectivité (voir famille/tribu/société)”
On va trouver cette “histoire universel” dans tout les cultures sur la terre, sans exception (y compris les Polynésiens et Grecs!!)

Dire le contraire c’est prétendre que l’amour, ou la famille, ou le travail, la foyer, la tristesse, la déception, l’espoir (etc, etc) ne sont pas des concepts ‘universels’, mais uniquement définie et propre à chaque culture; alors que c’est généralement admis que ces concepts, ou ces expériences, sont UNIVERSELS en premier, et qu’ils trouvent, après, leurs spécificité d’expression selon leur culture.

Leur forme, et les coutumes/codes/règles qui les entourent, etc sont spécifique à chaque culture --- et même très différent des fois!! --- mais à la base, ce sont des concepts reconnu comme UNIVERSELS, qui font partie de notre expérience humaine (ou encore, de notre conscience collectif).

C’est évident que chaque H.U. est “habillé” ou “imprégné” de sa culture de référence!
Et c’est bien là que nous trouvons les particularités, et la beauté de nos différences.
C’est bien dans ces détails là que nous voyons les codes divergents pour chaque culture; mais leur bases restent UNIVERSEL.

Nier l’existence de ces expériences archétypaux (histoires universels), présents dans tout les récits humains depuis la nuit de temps, me surprendre beaucoup, et suggère soit un certain ignorance (certainement pas le cas!) soit un désaccord avec les idées fondamentaux que nous tenons (en tant qu’espèce) sur notre expérience humain et de notre conscience (et éventuellement inconscience) collective.

Enfin, c’est comme ça que j’ai entendu ta position. Peut-être que j’ai mal compris?

Ou bien, peut-être que tu avais autre chose en tête quand tu as posé ton discours?
Je serais intéressé de savoir qu’est-ce que c’est au juste, cher partenaire de débat devant l’Eternel !

*** Et pour Livia et Updike: oui ! Ça me ferais aussi grand plaisir d’entendre ton feedback! ****

Bien à vous, chers/chères lecteurs/lectrices, sous le brouillard aux allures assez orientales!