samedi 1 décembre 2012
jeudi 1 novembre 2012
lundi 1 octobre 2012
7. Lecture: Aki Shimazaki - Mitsuba
Un joli échange de mail...
le message de Omar, ayant été absent jeudi soir lors de notre réunion:
Salut chers amis,
Encore toutes mes excuses pour jeudi, malheureusement nous devions publier des chiffres au Groupe et avons rencontré passablement de problèmes qui nous ont mis très en retard, nous n'avons terminé qu'à 21h30. C'est donc à mon grand regret, et j'espère bien ne pas avoir à répéter une telle absence, que je n'ai pu participer à cette réunion.
Alors je vous fait ici en quelques lignes mon impression du livre de Jean-Charles et comme le dit si bien Jean-Charles c'est vrai que j'aurai aussi bien aimé vous entendre "live"...
Tout d'abord merci à Jean-Charles pour ce livre que j'ai bien apprécié, c'était à mes yeux une synthèse rapide dans l'immersion de la culture japonaise....culture qui ne cesse d'étonner, surprendre mais qui porte en moi aussi un sentiment de révolte et de répulsion.
On est face à ce qu'on peut appeler une dramaturgie. L'histoire d'un amour impossible sur fond de culture de l'entreprise, tout un symbole on Japon, est finalement très simple et construite en ce qui me semble être trois actes. On a d'abord la mise en place du décor, des personnages, de la trame, puis en deuxième acte on vit l'idylle entre Takashi et Yûko, l'amour, pour finir dans un troisième acte qui voit le poids des traditions japonaises détruire cette idylle non sans une pointe d'ironie à mes yeux auquel viens s'ajouter le drame de la mort de Yûko suite au tremblement de terre de Kobe.
Il s'agit bien entendu de mettre cette histoire en perspective des années dans lesquelles elle se déroule, les choses ont peut-être quelque peu changé de nos jours, mais je ne peux m'empêcher d'être révolté vis à vis de la culture du couple, du mariage japonais. Autant on est face à un pays d'une avancée technologique fulgurante autant j'ai l'impression d'être face à une société type balkanique, arabe ou musulmane arriérée qui veut qu'on vous impose votre conjoint. Je trouve cela tellement dégradant, dépassé et cela m'a énormément choqué de voir qu'il en va encore de même au Japon.
Il y a aussi cette culture de la soumission japonaise qui m'agace profondément mais qui retrace sans doute fidèlement une certaine réalité là-bas. La soumission "aux puissants" du pays et donc de l'économie, l'idée que l'on soit prêt à sacrifié ses propres enfants pour garantir ses bonnes relations commerciales, il n'y a dans ce livre aucun, ou si peu, acte de révolte, et on est bien en face d'une culture kamikaze où l'individu se détruirait lui-même plutôt que de se révolté...
Quand bien-même l'histoire tourne autour de ces Shôsha-man et de leur dévouement à l'entreprise, au sacrifice, j'ai l'étrange sentiment que ce n'est qu'un voile cachant la même idéologie et culture en dehors de ce terroir fertile.
Et il faut un brun d'humour ou d'ironie pour faire accepter cela et on la trouve à mes yeux dans l'histoire avec l'ékisha qui lui prédit son avenir et qu'il retrouve, l'avenir j'entends, à Montréal en présence de sa femme, et des "ses" filles...ironie du sort avec une autre que Yûko dans la ville qu'elle aurait souhaité visité ou voir y vivre.
Je trouve cela triste dans un sens...cet homme aime ça fille, sans aucun doute, aime sa femme, peut-être...mais ne peut s'empêcher de regretter Yûko...alors nous voilà face à un homme qui subit, ce soumet et accepte platement son destin et ne trouve de réconfort que dans les prédictions "validée" d'un voyant...
Voilà, au-delà de ça, il y a quand même une forme d'humour dans ce livre aussi, j'aime beaucoup tous le côté approche de séduction, une certaine forme de timidité qu'on peut retrouvé dans toute une série de "dessins animés" japonais de notre jeunesses...je trouve qu'elle a bien réussi à condenser tous cela dans une petite histoire qui en dit long.
D'un point de vue de l'écriture, je ne connais pas son niveau de français, mais évidemment cela reste simple de lecture et on est pas dans la grande littérature, donc j'ai trouvé parfois qu'on voyait qu'il s'agissait d'une non-francophone. J'ai aussi l'impression que les phrases sont très courtes un peu comme quand on entends un japonais parlé...cette impression de saccades...
Voilà en quelques lignes mes impressions...et il m'aura fallu bien 25 minutes pour l'écrire, j'ai donc épuisé mon quota de 10min...
*.*.*.*.*.*.*.*.*.*.*.*.
La réponse de Eileen:
Hello all you Loups affamés!
Cette journée de pluie étant propice aux moments de rêverie, réflexion et d’ordi, je vous livre quelques lignes pour poser un résumé de ... mon résumé.
Quel super review que tu nous as fait là, Omar ... Tu ne serais pas écrivain-au-placard par hasard !?
Merci pour le temps que tu as pris pour en faire.
Je trouve tes remarques et ton analyse pertinents, et globalement relativement proche à mes propres impressions, quoique j’accordais un peu plus d’espace autour de l'histoire, sans vouloir porter trop de jugement.
Enfin, disons que j’essayais de garder l’esprit ouverte (surtout pour pouvoir comprendre les protagonistes), même si c’était assez difficile par moments, voir enrageant :-/
J’ai beaucoup aimé ce livre... Au niveau d’écriture même et de l’histoire, un reflet certain de ce pays de Japon --- qui me fascine, me choque, me déconcerte, m'exaspère ... mais qu’au finale j’admire beaucoup pour certains de ses qualités et valeurs que j’estime “impeccables”, limpides, intemporelles.
Je trouvais alors beauté, simplicité, dépouillement, retenu, l’essentiel... Le livre lui-même me procurais un grand plaisir chaque fois que je l’ai regardé, ou pris dans mes mains.
L’écriture simple (dû au fait que l’auteur n’est pas de langue maternelle française, mais aussi dû à sa mentalité japonaise sans doute) m’a surpris un peu au début, mais ne me gênait pas par la suite.
Et j’aimais comme l’essentiel de l’histoire s’est passé dans l’espace de 2 semaines.
J’avais un certain espoir, petit mais présent, que nos jeunes allaient déjouer ce terrible pression sociale/culturel que nous sentions dès le départ...
Il y avait plein d’indices que les 2 étaient pas comme les autres... Yuko apprenais les langues, rêvait de voyager, était indépendante, et réfusais les miai (rencontre pour mariages arrangés).
Elle est fière d’être de Kobe, où les femmes sont “vivantes et créatives, artistes, femmes d’affaires...”
Takashi est plus conventionnel, mais il ressent un choc, et prise de conscience, lors de son falling in love avec Yuko...
J'espérais qu’elle allait lui mettre devant un vrai choix... et provoquer son éveil et libération
Petit lueur d’espoir donc, que le trame du récit allait même être basé sur un révolte-retournement brutale, voir provoquer une tremblement-de-terre, ou une tragédie d’une sorte ou autre, dans leur monde à eux.
Déception alors, que ces forces millénaires ne les ont pas lâché si facilement. (Je m’en doutais bien, au fond...) Et la tremblement de terre est venu sous un tout autre aspect !
J’ai senti cette différence des cultures, maintes fois, et n'arrêtais pas de penser... Pourquoi il ne dit pas ceci ou cela... pourquoi il fait ça, à ce moment-là... Comment ça se fait que... mais bon sang, pourquoi il reste muet devant celle-ci... Et elle, qu’est-ce qu’elle fait là!? Pourquoi elle ne pique pas une monstre crise (comme nous aurions fait ;D ...) Non, mais c’est pas possible !!!... Etc.
Mais bien sur, ce n’est pas possible, ce n’est pas notre monde... On est loin, dans l’autre monde, un autre culture.
Et on sent bien ce drôle de frustration devant l’évidence (pour nous...), devant ce “destin” qu’ils subissent.
Mais quand même, l’auteur veut nous montrer que Nobu, et notre bonhomme Takashi, arrivent à s’en affranchir vers la fin, à se libérer de Goshima.
A part un peu de regret et d’amertume, ils sont relativement serein et détaché --- en tout cas, c’est comme ça que je les ai senti.
Takashi commence son éveil, tant mieux, mais c’est un peu tard... il a perdu “la parfaite fille”, son vraie amour, Yuko (étrangement interchangeable avec Yuriko, la serveuse qui est devenu sa femme).
(D’ailleurs, si Takashi avait suivi la suggestion de Nobu – au début - de rencontrer “une fille parfaite pour toi!!”, il aurait déjouer tout le drame ... à cause du timing de rencontre avec le fils du président. Mais bien sur, nous n’aurions pas eu notre histoire non plus...)
La toute dernière image (Mitsuba, l’enfant “surprise” - une fille) est primordiale en tant que symbole-message finale (l’auteur a quand même donnée ce titre au livre!)
Je le prends comme un germe d’espoir pour l’avenir, la naissance de la valorisation de la femme, une nouvelle “promesse” des valeurs féminins. (Mitsuba veut dire promesse.)
Ou encore, la renaissance de Yuko vers une vie plus juste et progressive: car la dernier ligne du livre => “... Yuko, bon anniversaire...”
Enfin, à part cet agacement (oui, bien trouvé, ce mot) avec cet soumission et sacrifice, j’ai trouvé le narrative agréable à lire, j’étais toute de suite pris dans leur histoire, j’avais hâte à apprendre le dénouement...
Comme c’était un petit livre, fidèle aux notions de finesse et légèreté japonaise, c’étais vite lu, et le pire que j’ai trouvé à dire: j’aurais aimé avoir à certains moments un peu plus sous les dents.
Mais je cède à l’auteur sa décision, et sagesse, d’en rester là.
Donc, à 1er vu, très simple comme histoire, n’est-ce pas...
Je me suis demandé: dans tout sa beauté simple, qu’est-ce que nous pourrions dire là-dessus? Il n’y a rien à ajouter, à part discuter de l’absurdité et tristesse de cette histoire.
Pourtant ! il y avait quelques aspects/débats (intéressants à mes yeux) que nous avons pu développer, qui ont bien pimenté la soirée:
In short: is there or is there not a UNIVERSAL story au coeur de Mitsuba, qui nous permet une lecture sans considération des aspects culturelles ?
(si je résume correctement... C’est Livia qui a lancé cette idée... Correct me if I’m wrong here...)
Livia : OUI ! Gio/JC: NON !
Moi: évidemment oui pour le Universel, mais que c’était “habillé” (imprégné, je corrigerai) dans les coutumes de ce culture japonais, et qu’on a besoin d’en tenir compte pour le comprendre.
Je laisse les autres raconter la finesse de leurs arguments (Livia et Gio/JC surtout!) :D
Au finale, je garde le plaisir de l'immersion dans ce récit fin, douce-amère, de beauté sobre et délicat (et oui, profondément cruel et frappé du poids tribale-culturel)
... de ce monde et ses jeunes qui n’arrive pas à accomplir (à temps) leur processus d’éveil et d’individuation, si cher à nous... mais trop cher à payer pour eux, à toute évidence.
Certains buddhistes pourraient parler du transcendance de l’individu, dans cet récit, mais je ne les accorde pas ce point de vue.
Car pour transcender, on a besoin d’être déjà arrivé à notre propre éveil et liberté intérieure d’abord.
Pour dire... j’en ai commandé son pentologie (? série de 5 tomes) par la suite... Le poids des secrets
Bon, comme d’hab, mes “quelques lignes” se sont transformées en chapitres presque!
Bien à vous tous, et bonne lecture entre-temps!
*.*.*.*.*.*.*.*.*.*.*.*.
La réponse de Gio:
Chers Amies/Amis,
Vos commentaires m'ont donné envie d'ajouter le mien.
Merci Omar d'avoir partagé ton feedback avec nous ! D'ailleurs, si Livia ça te tente de le faire pour l'Updike, on te lira avec grand plaisir aussi ! J'ai oublié l'autre soir mais je suis très curieux de connaître ton opinion sur My father's tears à l'occasion.
Pour ma part, j'ai été séduit par Mitsuba. Le contraste que l'auteur a su créer entre simplicité et cruauté m'évoque vraiment le Japon tel que l'ai ressenti. Une culture (j'y reviendrai) dans laquelle l'individu est censé privilégier le bien de la communauté avant son bénéfice personnel. Le groupe passe avant la personne, que ce soit dans le cadre de l'entreprise ou de la nation. Le concept de sacrifice est très présent et je le relie pour ma part à l'histoire du Japon, pays insulaire, isolé, menacé en permanence par les éléments (tsunamis, tremblements de terre) et qui a instauré ce type de civilisation.
En même temps, tout est ramené à la simplicité, la sophistication poussée à l'extrême qui permet de retirer le maximum à partir de peu. Là aussi, pays aux ressources finies, limitées, mais en même temps proche de voisins très puissants et contre lesquels le Japon connaît de nombreux conflits (Chine, Russie, Corée puis Etats-Unis) et qui a trouvé son chemin dans cette voie exigeante, sans concession. Nos visions égoïstes d'occidentaux ouverts sur le monde sont à l'opposé de leur conception des choses. Donc pour moi, la simplicité du livre donne sa force à la tragédie des destins. On les voit ainsi encore plus comme des pauvres êtres bien faibles face au poids écrasant des traditions. Même le sentiment amoureux décrit par l'auteur y semble bien mince, bien immature. Quelques tasses de café et hop, Takashi décide de l'épouser. Et quand il ne peut pas, certes il éprouve un sentiment d'injustice, mais en même temps, il ne met pas trop long à trouver une autre âme soeur à quelques mètres de la première...
Le livre retranscrit très bien cette société dure qui broie les êtres, en évitant ainsi une certaine glorification ou angélisme qu'on rencontre parfois chez les occidentaux à l'égard de cette société aux codes si raffinés. Du coup, cela nous heurte. Eh oui, je pense que c'est bien ce que l'auteure a recherché, nous donner un portrait de son pays qui ne soit pas complaisant. Mais, là où ça devient intéressant, c'est qu'elle nous montre aussi une société qui évolue. Takashi ne subit pas un sort aussi cruel que celui que son père a subi en sacrifiant sa vie pour l'entreprise. Il fait preuve d'un peu plus d'indépendance et réussit à quitter sa compagnie. Il en paye le prix, certes, au travers d'un exil qu'il décrit lui-même comme une disgrâce, mais il semble avoir trouvé un certain bonheur malgré tout. Devra a relevé cette évolution du rapport sacrifice/épanouissement personnel. Je partage son point de vue.
Considérant que l'auteur a, elle aussi, quitté le Japon pour le Canada, j'ai relevé une certaine influence du Christianisme dans son récit. Elle introduit un personnage chrétien, cite la Bible (le passage sur Sodome) et, enfin, je ne peux m'empêcher de voir dans le tremblement de terre qui tue Yuko et, par la même occasion, l'enlève au fils du directeur de la banque Sumida et révèle aussi la vraie paternité de leur fille, une sorte de punition divine façon Ancien Testament. C'est une interprétation bien sûr, impossible à prouver, mais la position entre deux cultures de l'auteur m'a fait écho.
Tout ceci me fait dire, pour préciser le débat que nous avons eu, que je pense qu'il n'est pas possible de s'abstraire de la culture dans laquelle est ancré le récit. Pour moi, il n'y a pas d'histoire "universelle" avec des sentiments qui seraient communs à toutes les cultures. Nos tragédies grecques par exemple, sont bien liées à notre culture et ont fortement contribué à la construire. Pas sûr qu'un Polynésien y comprenne grand chose... Le point commun entre Mitsuba et Roméo et Juliette par exemple (pour prendre un récit occidental qui traite également de la tragédie de destins amoureux contrariés par des codes sociaux) est pour moi très mince. Le récit nous révèle la culture autant qu'il en a besoin pour être déchiffré avec pertinence. L'histoire nous dévoilant ainsi des codes sociaux aux racines millénaires. Enfin, c'était un chouette débat animé et on a eu un échange passionnant.
A bientôt, pour de prochaines aventures, d'un autre côté du Globe (qu'est-ce qu'on voyage dans ce club !)
*.*.*.*.*.*.*.*.*.*.*.*.
La réponse de Livia:
Hello chers loups et louves,
voici ma version sur Mitsuba - My Father's tears suivra (bonne idée Gio!)....
Je suis fondamentalement d’accord avec toutes les impressions de Mitsuba qui ont été soulevées, avec une seule différence : je n’ai pas senti d’agacement ni d’exaspération en lisant ce livre – pour moi il s’agit d’une œuvre qui met en scène un « équilibre » et ceci pas seulement de par l’histoire tissée, mais également de par le language, de par les mots choisis, par la longueur de l’histoire, par sa simplicité, et même le titre Mitsuba évoque dans sa tonalité l’accomplissement.
C’est effectivement une histoire toute simple, les phrases sont courte, ce qui fait que le lecteur tombe dans un rythme de lecture correspondant au rythme de la respiration (j’ose dire), ce qui fait qu’on immerge très facilement dans ce récit qui illustre pourtant très peu les émotions ou états d’âmes (si, évidemment, les états d’âmes sont là, mais décrits avec une telle pudeur, une telle modestie…).
J’ai effectivement « vécu » l’histoire de Takashi comme un acte d’équilibriste : où commence ma personnalité, où s’arrête la vie sociales autour de moi ? qu’est-ce que je veux, moi, et qu’est-ce qu’on attend de moi ? Au début du récit, Takashi est non seulement fier d’appartenir au monde de Goshima et pouvoir prétendre être un shosha-man, il en est carrément rempli, il se définit par ce statut et par la facilité avec laquelle il a su accéder à ce monde. Son refus du miaï est comme un précurseur des doutes qu’il connaîtra plus tard par rapport à cette société.
Malheureusement c’est également en voulant éviter le miaï, que Takashi se tisse son propre histoire : Avant même qu’il puisse annoncer sa liaison avec Yûko, celle-ci est promise à quelqu’un d’autre. Comme Eileen l’a déjà évoquée, s’il avait donné suit à la propositions de Nobu (qui est d’ailleurs à mes yeux le seul personnage de cette histoire qui assume intégralement ses propres choix et son propre vécu), la temporalité aurait été différente, et le fiançailles auraient été annoncées avant même que le fils de banquier fasse la connaissance de sa flamme!
Je n’ai pas lu la rencontre avec Yûko comme un bouleversement, au contraire : elle s’inscrit parfaitement dans l’image qu’il se fait de sa (ou de leur) vie, elle parle le français, pourrait donc l’accompagner à Paris, excelle dans toutes les traditions japonaises, serait donc faite pour l’accompagner dans ses futures mandats d’ « attendo » dont il est si fier.
A vrai dire, Takashi et Yûko se trouvent dans cette situation dûe à de nombreux non-dits. Si Takashi avait été au courant du sort de son père, il n’aurait sans doute pas développé un tel dévouement pour son travail. Si les deux se seraient avoué leur attrait l’un pour l’autre, ils auraient pu assumer leur histoire plus vite. C’est typique que Takashi annonce son départ pour Paris à Yûko au lieu de lui annoncer son amour.
Pour revenir à Nobu, il assume totalement ses choix. Il sait ce qui est prioritaire dans sa vie, et il s’en fout de ce qui pourraient penser ses collègues. Sa décision de refuser une mutation et d’ouvrir une école d’appui n’est à mes yeux en aucun cas un échec comme l’a lu Jean-Charles, mais un triomphe sur la vie imposée par une société ! D’autant plus qu’il n’est pas seul, il est lié à sa femme, qui est son alliée dans cette histoire, qui le soutient et qui est fière d’avoir un mari dévoué.
Le personnage de Nobu est la preuve que Takashi et Yûko ne se trouvent pas dans leur situation douloureuse non pas à cause de ce que la société leur impose, mais à cause de leur incapacité de faire des choix, d’énoncer ce qui leur importe, et de prendre des risques. C’est pour cette raison-là que je n’ai pas senti d’agacement ni de boule au ventre en lisant cette histoire ; à mon avis, elle est tissée de manière active par les protagonistes. Je pense aussi que ni Yûko ni Takashi soit malheureux dans la suite de sa vie respective : Yûko a bien été flattée par les compliments du fils du banquier dès leur première rencontre, je ne pense pas que ce mariage lui déplait. Par ailleurs c’est drôle qu’il porte le même nom comme son amant ! le fait qu’elle a pu lui avouer sa grossesse pré-mariage est pour moi aussi un signe de bonne entente. Takashi à son tour est bien ravi de faire la connaissance de la serveuse du restaurant (qui donnera son nom à la fille de Y et T !) et ne se marie sans doute pas à contre-cœur avec elle. Le fait qu’il élèvera sa fille loin du Japon soulève une question : s’agit-il éventuellement d’une réelle décision de s’éloigner de ce pays. La disparition de Yûko à la fin du livre est certes douloureuse, je ne l’ai par contre pas lu comme une punition divine comme l’a évoqué Gio, mais plutôt comme une illustration de sa manière d’être : Elle disparaît. On ne l’aura finalement pas connu. On ne sait pas vraiment ce qu’elle pense, ce qu’elle veut…
Il est clair que cette histoire se situe au Japon, et que la société japonaise se prête bien à cette histoire. (mais on aurait aussi pu l’écrire en Suisse :-)) Mais je suis effectivement de l’avis, que ce livre est porteur d’un message universel valable dans toutes les culture, et compréhensible par tous les humains. Les états d’âmes rencontrés par Takashi, Yûko et Nobu (par ailleurs aussi par le père de Takashi, par Monsieur Toda etc) font partie intégrante de la question : qu’est-ce qui fait que nous sommes qui nous sommes ? Est-ce que je décide moi-même de mon chemin ou est-ce que je m’incline à des règles de la société ? L’éveil, le développement de la personnalité, le parcours d’un jeune homme incertain vers un humain sachant ce qu’il veut et où il va sont absolument universels. Personnellement, c’est cette histoire-là que j’ai lue dans Mitsuba.
Bisous à vous tous!
Gio,
Merci pour ton analyse complet et perceptive, qui donne encore du relief à notre Mitsuba (livre pas si simple que ça finalement) !
Tes remarques et ton observation autour du Bible et la chrétienté, par exemple --- bien vu.
Soulever l’insularité de Japon, aux ressources limités, est effectivement central à la compréhension de leur mentalité et culture... Bien trouvé alors.
Quant à notre (passionnant!) discussion autour de fameux Histoire Universel (HU), je ne peux m’empêcher d’insister:
Je pourrait être assez d’accord “ ... qu'il n'est pas possible de s'abstraire de la culture dans laquelle est ancré le récit ...”
Là, j’ajouterais que pour bien comprendre l’histoire dans tout sa complexité et sa profondeur, c’est tout à fait vrai.
Si on ne prendre pas en compte les codes japonaise, notre capacité de comprendre les motivations de Yuko et Takashi est insuffisant, et on ne peut pas simplement projeter sur eux nos propres motivations et valeurs occidentaux afin de saisir le propos de l’auteur.
Mais dire “ ... Pour moi, il n'y a pas d'histoire "universelle" avec des sentiments qui seraient communs à toutes les cultures...” va un peu trop loin, il me semble.
Même sans aucune notion de culture japonais, nos lecteurs/lectrices saisirent immédiatement le coeur de cet histoire, la fatalité et la tristesse qui sont démontré.
Ce n’est pas incompréhensible; c’est ressentie et reconnaissable, même si les motivations profonds à la base de certains comportements, par exemple, pourraient nous échapper.
A vrai dire, ton idée de HU a l’air d’être totalement différent de celle tenu par tout le reste du monde.
Si c’est le cas, il faut peut-être modifier ton argument; car on ne peut redéfinir, à notre guise, tout un concept aussi simple que l’universalité d’une histoire.
exemple:
“Amour contrarié par la collectivité (voir famille/tribu/société)”
On va trouver cette “histoire universel” dans tout les cultures sur la terre, sans exception (y compris les Polynésiens et Grecs!!)
Dire le contraire c’est prétendre que l’amour, ou la famille, ou le travail, la foyer, la tristesse, la déception, l’espoir (etc, etc) ne sont pas des concepts ‘universels’, mais uniquement définie et propre à chaque culture; alors que c’est généralement admis que ces concepts, ou ces expériences, sont UNIVERSELS en premier, et qu’ils trouvent, après, leurs spécificité d’expression selon leur culture.
Leur forme, et les coutumes/codes/règles qui les entourent, etc sont spécifique à chaque culture --- et même très différent des fois!! --- mais à la base, ce sont des concepts reconnu comme UNIVERSELS, qui font partie de notre expérience humaine (ou encore, de notre conscience collectif).
C’est évident que chaque H.U. est “habillé” ou “imprégné” de sa culture de référence!
Et c’est bien là que nous trouvons les particularités, et la beauté de nos différences.
C’est bien dans ces détails là que nous voyons les codes divergents pour chaque culture; mais leur bases restent UNIVERSEL.
Nier l’existence de ces expériences archétypaux (histoires universels), présents dans tout les récits humains depuis la nuit de temps, me surprendre beaucoup, et suggère soit un certain ignorance (certainement pas le cas!) soit un désaccord avec les idées fondamentaux que nous tenons (en tant qu’espèce) sur notre expérience humain et de notre conscience (et éventuellement inconscience) collective.
Enfin, c’est comme ça que j’ai entendu ta position. Peut-être que j’ai mal compris?
Ou bien, peut-être que tu avais autre chose en tête quand tu as posé ton discours?
Je serais intéressé de savoir qu’est-ce que c’est au juste, cher partenaire de débat devant l’Eternel !
*** Et pour Livia et Updike: oui ! Ça me ferais aussi grand plaisir d’entendre ton feedback! ****
Bien à vous, chers/chères lecteurs/lectrices, sous le brouillard aux allures assez orientales!
*.*.*.*.*.*.*.*.*.*.*.*.
Réaction de Eileen:Gio,
Merci pour ton analyse complet et perceptive, qui donne encore du relief à notre Mitsuba (livre pas si simple que ça finalement) !
Tes remarques et ton observation autour du Bible et la chrétienté, par exemple --- bien vu.
Soulever l’insularité de Japon, aux ressources limités, est effectivement central à la compréhension de leur mentalité et culture... Bien trouvé alors.
Quant à notre (passionnant!) discussion autour de fameux Histoire Universel (HU), je ne peux m’empêcher d’insister:
Je pourrait être assez d’accord “ ... qu'il n'est pas possible de s'abstraire de la culture dans laquelle est ancré le récit ...”
Là, j’ajouterais que pour bien comprendre l’histoire dans tout sa complexité et sa profondeur, c’est tout à fait vrai.
Si on ne prendre pas en compte les codes japonaise, notre capacité de comprendre les motivations de Yuko et Takashi est insuffisant, et on ne peut pas simplement projeter sur eux nos propres motivations et valeurs occidentaux afin de saisir le propos de l’auteur.
Mais dire “ ... Pour moi, il n'y a pas d'histoire "universelle" avec des sentiments qui seraient communs à toutes les cultures...” va un peu trop loin, il me semble.
Même sans aucune notion de culture japonais, nos lecteurs/lectrices saisirent immédiatement le coeur de cet histoire, la fatalité et la tristesse qui sont démontré.
Ce n’est pas incompréhensible; c’est ressentie et reconnaissable, même si les motivations profonds à la base de certains comportements, par exemple, pourraient nous échapper.
A vrai dire, ton idée de HU a l’air d’être totalement différent de celle tenu par tout le reste du monde.
Si c’est le cas, il faut peut-être modifier ton argument; car on ne peut redéfinir, à notre guise, tout un concept aussi simple que l’universalité d’une histoire.
exemple:
“Amour contrarié par la collectivité (voir famille/tribu/société)”
On va trouver cette “histoire universel” dans tout les cultures sur la terre, sans exception (y compris les Polynésiens et Grecs!!)
Dire le contraire c’est prétendre que l’amour, ou la famille, ou le travail, la foyer, la tristesse, la déception, l’espoir (etc, etc) ne sont pas des concepts ‘universels’, mais uniquement définie et propre à chaque culture; alors que c’est généralement admis que ces concepts, ou ces expériences, sont UNIVERSELS en premier, et qu’ils trouvent, après, leurs spécificité d’expression selon leur culture.
Leur forme, et les coutumes/codes/règles qui les entourent, etc sont spécifique à chaque culture --- et même très différent des fois!! --- mais à la base, ce sont des concepts reconnu comme UNIVERSELS, qui font partie de notre expérience humaine (ou encore, de notre conscience collectif).
C’est évident que chaque H.U. est “habillé” ou “imprégné” de sa culture de référence!
Et c’est bien là que nous trouvons les particularités, et la beauté de nos différences.
C’est bien dans ces détails là que nous voyons les codes divergents pour chaque culture; mais leur bases restent UNIVERSEL.
Nier l’existence de ces expériences archétypaux (histoires universels), présents dans tout les récits humains depuis la nuit de temps, me surprendre beaucoup, et suggère soit un certain ignorance (certainement pas le cas!) soit un désaccord avec les idées fondamentaux que nous tenons (en tant qu’espèce) sur notre expérience humain et de notre conscience (et éventuellement inconscience) collective.
Enfin, c’est comme ça que j’ai entendu ta position. Peut-être que j’ai mal compris?
Ou bien, peut-être que tu avais autre chose en tête quand tu as posé ton discours?
Je serais intéressé de savoir qu’est-ce que c’est au juste, cher partenaire de débat devant l’Eternel !
*** Et pour Livia et Updike: oui ! Ça me ferais aussi grand plaisir d’entendre ton feedback! ****
Bien à vous, chers/chères lecteurs/lectrices, sous le brouillard aux allures assez orientales!
lundi 24 septembre 2012
6. Lecture: John Updike - My Father's Tears
Message de Livia, ayant été absente lors de la réunion consacrée à ce livre:
Chers Amis,
j'aurai mis du temps! je n'ai malheureusement pas eu la présence d'esprit de le faire tout de suite, mais voici mes impressions du livre "My Father's Tears":
j'aurai mis du temps! je n'ai malheureusement pas eu la présence d'esprit de le faire tout de suite, mais voici mes impressions du livre "My Father's Tears":
Pour moi, la lecture de ce livre était différente des autres lectures qu’on
a rencontré jusqu’à aujourd’hui dans notre cercle de lecture, surement du au
fait qu’il s’agit ici de short-stories, et qu’il est moins simple de voir le
tout comme une œuvre globale. J’ai pour ma part ne pas été séduite par toutes
les histoires, certaines m’ont beaucoup plu, d’autres moins, ceci dit, je
trouve que ce livre n’est effectivement pas là pour « séduire » le
lecteur, mais c’est plutôt une invitation à une rencontre absolument honnête et
sincère, dépourvue de toute apparence gratuite ou effet surprenant.
Je vais par la suite dire deux-trois mots au sujet de chaque histoire, mais
avant tout je souhaite soulever une thématique qui m’a frappée :
Le point commun de toutes les histoires présentes dans ce livre est pour
moi le fait, que tous les protagonistes se perdent. Ils se perdent dans leur
vie, dans leur quête de sens, dans leur envie de vivre des émotions
passionnantes, dans leur besoin de mieux comprendre. Tout le monde se perd.
C’est un constat douloureux et triste, et à partir du moment où j’ai senti
cette thématique (à partir de la 7ème ou 8ème histoire
peut-être) je n’ai plus réussi à me défaire de cette impression, et n’ai pas pu
m’empêcher de lire les suivantes sous cet angle de vue. Il s’agit pour moi
effectivement d’une série de portraits d’humains très seuls, désillusionnés, mis
à nu, souvent âgés et par ce fait proche de la mort. Souvent, le cours d’une
histoire va d’une quête jusqu’au détachement, comme le résumé d’une vie, une
vie trop courte pour arriver au terme de la quête, et trop longue pour ne pas
se poser certaines questions qui sont justement : qui suis-je, et
qu’est-ce qu’on attend de moi ? Malheureusement ces questions restent sans
réponse – ou la réponse est très simple : on n’attend rien de toi, si ce
n’est de vivre ta vie, telle qu’elle se présente à toi. Pour moi c’est une
réponse qui me reste un peu à travers la gorge, nous sommes face à des humains
qui vivent leur vie inscrite dans et dévouée à une société, mais celle-ci ne
leur donne rien en retour. Ils avancent tous seuls, doivent se définir seul. La
famille est là, mais elle fonctionne plutôt comme un grille qui permet de
tisser une vie que d’un vrai réseau ou filet.
L’humain dans « my Father’s Tears » est effectivement livré seul
à sa condition humaine, et l’auteur n’est pas prêt à le délivrer ce cette
condition insatisfaisante.
L’auteur : c’est à dire nous avons à vrai dire à faire à deux auteurs :
John Updike comme l’écrivain de toutes ces histoires d’un part ; et je
pense qu’il n’est pas faux de lire la plupart de ces histoires ou mémoires
comme des allusions autobiographiques
et ses héritiers d’un autre côté (The Estate of John Updike), qui ont
publié ces histoire, et qui surtout on décidé de les publier tels quels, dans
la suite que nous avons devant nous. S’agit-il éventuellement d’un
testament ? Le n’est pas choisi au hasard : My Father’s tears,
justement. J’ose y lire une note triste, un constat quelque peu amer. Toutes
ces larmes qui n’ont pas le droit de couler durant toute une vie, qui sont
retenues ou avalées, est-ce qu’elles seraient évoquées dans ce titre ?
Quelques notes au sujet de certaines histoires – j’en profite par ailleurs
pour noter quelques phrases clés, quel plaisir de re-écrire cette belle langue…
encore un livre à mes yeux ou n’importe quelle phrase est digne d’être lue à
haute voix :
Morocco décrit un voyage familial, un grand inconfort, aucun
sentiment de bien-être ou de confiance. « We had espaped » - mais de quoi au juste ? D’une
menace extérieure (donc le pays inconnu, incompréhensible) ou d’une terreur
intérieure (la famille qui ne fonctionne pas comme un corps uni) ?
Personal Archaeology est l’introspection personnelle
et sans pitié ni illusion d’un homme âgé durant une promenade sur son
territoire. En parlant des balles de golf il dit « We had never expected to find them », jolie métaphore à mon
avis pour le sens de la vie : s’apprête-t-il à trouver un sens à sa
vie ? Savoir par quoi ou par qui il se défini ?
« Well, what is
free ? » se demande Harry dans Free, à nouveau un portrait
d’un homme de 60ans+, qui essaie d’attraper quelque chose qui lui aurait
échappé durant sa vie. Après la mort de sa femme Irène, qui prononce une phrase
d’un constat tellement triste avant de mourir : « I knew I was boring to you but I didn’t know
how else to be », il va à la rencontre de son ex-amante Leila. Ces
retrouvailles ne sont pas ce qu’il s’est imaginés, on ne sait par ailleurs pas
forcément ce que Harry s’était imaginé, le fait est qu’il se rend compte que sa
place n’est pas au bord de la piscine avec Leila, mais qu’il est enveloppé de
la présence d’Irène, et peut-être justement de la vie telle qu’il l’a vécue…
David, dans A Walk with Elizanne, est également le portrait d’un
homme âgé, qui se rend compte que toutes les promesses et prédictions faites
dans sa jeunesse sont restées sans suite. « David will go places » avait promis la maman d’une collègue
d’école. Aujourd’hui, il essaie de « recapture
the walk » (with Elizanne) comme s’il représentait une ultime chance
de redessiner le chemin de sa vie.
The Guardians est à mes yeux une des histoires les plus
sereines dans cette collection, un vrai cadeau, récit sous forme de souvenirs
d’enfance, évocation d’une confiance en la vie, douceur et harmonie. Même la
mort est harmonieuse : « The
died, at tactfully spaced out intervals, in order of their birth. »
Magnifique.
The Laughter of the Gods est à mes yeux une
histoire compliquée, à l’image de ce qu’elle met en scène : vouloir
comprendre la relation de ses parents est sans doute un souhait développé par
chaque enfant, mais probablement difficile pour tout le monde, ou du moins
absolument dépendant de ce que transmettent les parents. Dans le cas de
Benjamin Forster, cette recherche rencontre des moments de grande ironie et de
sarcasme, et se termine finalement tout de même dans un bouquet final :
« His father had given his mother
his all ».
Grande surprise de trouver dans ce livre une histoire autour du 11
septembre – Varieties of Religious Experiences se distingue néanmoins de
tous les commentaires que j’ai lu et entendu jusqu’à présent au sujet de cet
événement. Ici il s’agit de 4 (ou 5 – si on considère que le portrait de Dan et
celui de sa petite fille Vicky sont indépendants l’un de l’autre) histoires de
vies chacune fondamentalement différente l’une des autres, et tout de même
elles dépendent toutes les unes des autres. Une belle image pour l’humanité,
d’une grande lucidité, mariée à beaucoup d’indulgence.
« You’ll get lost » dit
Leonora à Brad dans Spanish Prelude to a Second Marriage, et c’est ici
que j’ai trouvé le fil rouge de ma lecture (ou c’est à partir de ici que je
n’ai plus réussi à m’en débarasser…). Deux personnes qui orbitent ensemble,
mais qui ne recherchent pas la même chose ; la vision de Brad est
entremêlée à des souvenirs d’un voyage précédent, à l’histoire de Juana La Loca
(j’ai beaucoup aimé cette allusion), Leonora fonctionne comme le lien au
confort et à la sécurité – comme un pont entre son monde intérieur et celui qui
l’entoure.
Delicate Wifes était à mes yeux une histoire
complètement intriguante… L’idée de développer le désir et la jalousie autour
de la maladie me paraît osée… « For
what was more majestically intimate even than sex but death ? »
Une histoire sur le mince équilibre entre « monde vivant » et
« monde mort » d’après moi : The Accelerating Expansion of
the Universe. David Fairchild, de nouveau un homme à l’âge de la retraite,
reste étrangement stoïque face à la situation
surprenante de son accident à Sevilla, détaché de son corps, de sa vie,
et développe une fascination pour ce qui est étranger à lui, il commence à
observer le docteur, ses gestes etc, et au retour à la maison à se souvenir de
cet incident, comme s’il couvrait un manque dans sa vie : le contact.
C’est ainsi qu’il mourra: d’un trop plein de contact en quelque sorte (ou d’un
trop peu car il n’y était pas préparé ?) : écrasé par un meuble plein
d’associations et de souvenirs…
German Lessons ne m’a pas beaucoup plu, dans que je
puisse rééllement dire pourquoi. Cela me paraissait comme une épisode dans une
vie, qui permettra pendant un long moment de raconter des histoires qui
amuseront tout le monde. Mais c’est sans doute un jugement injuste, je me
réjouis d’entendre vos impressions.
« He felt lost » à nouveau dans The Road Home. Atmosphère
pluvieuse, grise, maussade dans une ville que David Kern est censée connaître
comme sa poche, ayant grandi là. Mais il se perd et route, trouve le restaurant
du rendez-vous avec de la peine à l’aide d’inconnus. Petits détails bien
observés : les chaussures sales et mouillés, les lampadaires éblouissants
etc.
My Father’s tears ne m’a pas énormément
inspiré non plus, si ce n’est que j’ai beaucoup aimé la comparaison ou entre
les larmes et les traces d’eau dans les paysages survolés.
Kinderszenen est mon histoire préférée de ce livre.
Quelle magnifique idée de décrire tout un monde vue par une maison : les 4
côtés qui sont chacun un monde à part entière. Les 4 piliers : les parents
et les grand-parents. Vie intérieure et vie extérieure. « Windows frame pictures of the world outside. »
J’ai adoré.
La description d’un voyage en inde et de l’attrait de l’exotique en quelque
sorte d’un couple plus jeune, photogénique, séducteur, urbain. The
apparition m’a beaucoup amusée lors de la lecture, mais ne m’a pas
impressionnée plus que ça – à part que j’ai été surprise du fait que l’histoire
termine sur l’image de la tombe.
Blue Light – étrange essai autour de l’idée de
cellules immatures. Fritz Fleischer avec se problèmes de peau (peau = limite
entre le monde intérieur et personnel et le monde extérieur) se retrouve après
une intervention face à ses enfants, qui
lui sont tous étrangers au fond, avec peut-être une exception qui est Aurora,
sa première fille, qui n’est peut-être plus une cellule immature (« she knows her life has been mostly lived »).
Douloureuse confrontation au monde à travers un visage brulant…
Outage nous propose une histoire d’une rencontre amoureuse dans
le noir du à une coupure d’électricité. Parenthèse de l’extraordinaire dans
deux vies ordinaires.
The full glass : histoire qui ne m’a pas beaucoup touchée, impressions
de moments d’harmonie ou de bonheur…, à part « so that I can see the lights go out », ce passage m’a beaucoup
plu, et j’aime cette idée de pouvoir éteindre soi-même les lumières, et pas
seulement ça, les voir s’éteindre…
En passant en revue toutes ces histoires, je vois que je suis fortement
confrontée à mes propres craintes et angoisses face à la vie et à la mort.
Drôle de constater que j’aime les histoires harmonieuses, pleines de promesses,
et moins celles où la fin est proche… Suis curieuse de lire ou entendre vos
lectures et sentiments !
dimanche 8 juillet 2012
5. Lecture: Yann Martel - Life of Pi. proposé par Devra
Chers tous, quelques infos en compléments à nos discussions autour de Life of Pi.
Comme on peut s'y attendre, Yann Martel semble être un écrivain assez facétieux: de 2007 à 2011, il a envoyé 1 livre toutes les deux semaines au premier ministre canadien, pour illustrer le thème de stillness (calme) que lui inspire le politicien... Par cette action, Martel milite pour un soutien culturel plus affirmé de la part du Gouvernement qui ne fait pratiquement rien pour soutenir les Arts. Au total, il a envoyé 100 livres, accompagnés de lettres, qu'il reprend sur un site: http://www.whatisstephenharperreading.ca/
Dans la liste, il y a quelques petites perles et beaucoup de (bons) classiques. Everyman de Roth y figure.
Nous vous avons évoqué le film d'Ang Lee en préparation. Une première image:
jeudi 14 juin 2012
jeudi 10 mai 2012
jeudi 12 avril 2012
samedi 10 mars 2012
1. Lecture: Jón Kalman Stefánsson - Entre Ciel et Terre
Je vous ai proposé cette lecture islandaise, en sachant qu’aucun de nous ne pourra la lire dans sa version originale. Ce qui peut naturellement paraître dommage… Mais je pense que la traduction fait également partie de la littérature, et cette première lecture de notre cercle peut donc, en quelque sorte, rendre hommage au travail du traducteur.
Personnellement j’admets, que j’ai lu ce livre en premier lieu en allemand, j’ai été amenée à comparer certains passages à la traduction française, et ne suis, très honnêtement pas absolument sure de la qualité de cette version… Mais peut-être que je fais tort ici à Eric Boury – je reviens plus tard à ce topos.
J’ai fait connaissance des écrits de Jón Kalman Stefánsson justement de manière indirecte à travers le traducteur Karl-Ludwig Wetzig, qui a reçu une bourse Zougoise en 2003, et qui depuis est lié à cette ville. En quelque sorte, Wetzig symbolise la connection entre mes origines – donc Zug – et mes rêvex – donc l’Islande. Wetzig est un spécialiste de la litterature islandaise, il a contribué de manière importante aux récentes traductions de l’ensemble des sages islandaises. Lors d’une double-lecture de Stefánsson accompagné de Wetzig à Zug, (je n’y étais pas présente) mon père à demandé à l’auteur ainsi qu’à son traducteur de bien vouloir signer un livre pour sa fille – ainsi le monde de Stefánsson s’est joint au mien. Ceci en introduction…
Pour moi, Jón Kalman Stefánsson nous propose dans ce livre, intitulé en allemand, plus proche de la version islandaise, “Himmel und Hölle”, à sa manière délicate, presque pudique, un tableau sur l’ordre du monde.
L’ordre du monde: qui sommes-nous, ces humains exposés aux forces de la nature? Comment survivons-nous? A chacun sa place, à chacun son rôle. On croit pouvoir compter sur la force de dieu, en vérité on s’en remet à des règles de jeux qui en fin de compte ne démontrent que trop violemment l’impuissance de l’être vivant… Impuissance non seulement face à la force et la cruauté de la nature, mais également face aux questions existencielles et surtout face à la grande question: Quel est mon rôle dans ce monde?
L’histoire se situe dans les Westfjords de l’Islande, une région peu peuplée et rude. La plus grande partie de la population vit de la mer, de la pêche. Cette vie met la condition humaine à rude épreuve, le lecteur se trouve donc très vite face aux thèmes incontournables:
La vie et la mort, la société et l’individu, la liberté personnelle et le destin (familial).
Première Partie: La vie des pêcheurs
La vie et la mort
Ce roman développe ces trois axes au cours du récit: la première partie bascule entre la vie et la mort ou plus largement entre le monde connu et l’occulte (la terre et la mer, le bâteau et le monde sous-marin, la structure réglée dans le groupe de pêcheurs et le monde imaginaire de la littérature).
Ce n’est pas un hasard que Barður lit “le paradis perdu”, et ce n’est pas un hasard non plus que Kolbeinn, qui lui a prêté ce livre, est aveugle, tout comme le poëte Milton. (je dois ici avouer que je n’ai pas lu cette oeuvre)
Nous trouvons dans cette première partie des alusions au bon ordre des choses, des rituels comme le sirotement du café noir et chaud, le rituel de la trompette, la mise à eau du bateau où chacun sait ce qu’il a à faire etc. Le Gamin est pour l’instant observateur, plus qu’acteur. Nous savons qu’il s’est fait corriger à un moment antérieur lorsqu’il a cherché à compter le nombre de poissons avalés dans le ventre d’une morue…
Le garçon cherche l’équilibre du monde ailleurs que dans la routine de la pêche, ayant perdu sa famille, il compare le cosmos au corps humain, il voit la vie dans un temporalité vaste, crée des liens à d’autres personnes via la lune…:
…des artères, des vaisseaux, des veinules d’une longeur totale de presque 400’000 km lesquels atteindraient la lune et même le noir de l’espace qui se trouve au-delà… (p. 52)
…il est probable que la Terre se soit formée en même temps que la lune, mais il est également possible que la première ait capté dans son orbite la seconde qui flotte maintenant au-dessus du gamin, constitué de roc, de pierre inerte et morte. (p. 51)
Ici de nouveau: la terre que nous croyons connaitre versus la lune, l’occulte.
Nous trouvons cette notion dès la première phrase du livre:
“Wir sind selbst fast Dunkelheit”
“Nous sommes presque uniquement constitués de tenèbres”
La mort de Barður change tout. Pourquoi cet homme a-t-il oublié sa vareuse avant le départ. Oublier sa vareuse signifie dans cet univers hostile de la mer en fin d’hiver couper le cordon à la vie. Au moment de sa mort, Barður murmure les vers appris avant le départ: Nulle chose ne m’est plaisir, en dehors de toi.
Deuxième partie: le départ et le voyage à travers la montagne vers le Village
La société et l’individu
Le départ du gamin est significatif. En prenant la décision de quitter ses confrères pêcheurs, dans demander l’autorisation à son patron, le gamin prend en main son destin, même si pour l’instant il croit faire ceci pour son ami mort, et en quelque sorte, il se distancie des règles de la société, pour suivre son chemin individuel. Ceci est aussi exprimé par le fait qu’il choisit le chemin perilleux à travers la montagne, au lieu de suivre la route plus facile, plus aisée, le long de la mer.
Le garçon avance, le livre sur son dos, avec seul but de le rendre, d’accomplir cette mission, avant de mourir lui-même, avant de rejoindre le siens dans la mort. AVANT de… - le gamin est conscient de sa responsabilité, face aux vivants (il pense aux enfants qui pourraient le trouver mort, il pense à la tâche à effectuer avant de mourir etc), et peut-être est-il simplement dans l’obligation de dernier mots de sa mère: …vis!, avant d’arriver enfin, dans le Village et à la buvette, où il s’évanouit:
(…) il reprend maladroitement son sac et arrive à la porte, mais il ne va pas plus loin, un pesant fardeau se pose brusquement sur son épaule gauche, une main ou tout un ciel, il chancelle, ses jambes cèdent sous lui il n’y a rien à faire, elles ne le portent plus (…) (p. 139)
Troisième partie: Reveil chez Geirþruður et recit du “moi”
La liberté personnelle et le destin familial
La troisième partie dans le Village et dans la maison de Geirþruður et le monde de toutes les histoires. Histoires familiales, de mariage, ragots de village, amis et ennemis. C’est un monde de mots et de regards, où le garçon est amené à articuler son histoire.
Il a dit à la trinité la manière dont la vie s’est changée en mort. (p. 233)
Et à la page 236:
Les mots sont cependant tout ce que le gamin possède. A part les lettres de sa mère, un pantalon de grosse taille (…) Les mots sont les compagnons les plus dévoués et ses amis les plus fidèles (…) (…) et moi qui croyais que tu viendrais me rejoindre, sans réellement le dire, et le gamin a répondu en lui-même: C’est que, d’ici, je ne puis t’atteindre.
Rien n’est laissé au hasard dans la litterature, et je reviens à la mort de Barður a du mourir? Pourquoi l’équipe de Guðmundur est restée à terre, et non pas celle de Pétur?
Barður a du mourir afin que le gamin soit obligé de franchir la montagne, pour arriver dans le Village de Geirþruður, et pour pouvoir répondre aux deux questions capitales : Et toi, qui es-tu donc ? (Ragnheiður, p. 184) et (…) si tu t’en sens capable, nous aimerions bien que tu nous dises la manière dont cela s’est passé (la mort de Barður, Geirþruður, p. 222).
… et le gamin leur raconte son histoire : – de leur conter cette histoire qui début dans la vie et se perd dans la mort. (p. 222)
--- et en fin de compte pour pouvoir prononcer sa propre histoire, et s'eloigner de son destin - pour, enfin, vivre comme le lui demande sa mère dans sa derniere lettre.
La fin:
Le lecteur se retrouve face à une nouvelle trinité: Le gamin, Barður, et Brynjólfur. Le gamin est devenu passeur des mondes, mais toujours en quête lui-même – il n’a toujours pas de nom pour nous, Brynjólfur qui lui se retrouve en suspension sans le prénom de sa femme, et Barður, mort et revenant. Les trois personnages se trouvent hors temps, hors espace, nous rejoingons ainsi le début du récit: … un monde blanc de neige, mais pas entièrement…
“Wir sind selbst fast Dunkelheit”
“Nous sommes presque uniquement constitués de tenèbres”
Ce livre reprend d’après moi la tradition des sagas islandaises où est décrit l’humain dans le contexte familial / social / géographique, où est discuté et articulé l’ordre des choses: souvent en confrontant les valeurs et codes de la réligion chrétienne aux croyances païennes. Un rôle important est également souvent attribué aux morts ou revenants: il s’agit d’héritage ou de taches à effectuer afin de permettre au mort de reposer en paix.
La manière de raconter, en changant de perspective, est également un élément propre aux sagas islandaises.
Le language de Stefánsson est, du moins dans la traduction allemande, modeste, sans enjolivure, direct, honnête – et témoigne pourtant d’un don d’observation profonde, il marie la sobreté de ses descriptions à une imagerie d’associations riche et dense. Stefánsson mêle le passé au présent, l’observation à l’imaginaire, et ainsi il tresse un tapis de récits multiples.
Pour moi, en tout cas de nouveau dans la version allemande, ce language est magique… il relie héritage culturel, imagination personnelle et recit. Je sais aussi que la langue allemande se prête volontiers à ses jeux de sauts de temporalité, changement de personne etc. Peut-être qu’on français ceci est plus difficile à véhiculer, dans mes conversations avec Jean-Charles j’avais un léger doute par rapport à la traduction en français. J’ai aussi pu constater – mais ceci est sans doute toujours le cas, car une traduction n’est jamais une application rigide, il s’agit d’une traduction également de compréhension, sensations, de vécu et aussi d’héritage culturel – des différence au niveau du contenu “emotionnel” entre les deux traductions.
Stefánsson évoque aussi la traduction de l’oeuvre de Milton, lorsqu’il parle de Jón Þorláksson. La traduction est également dans le vécu: Milton aveugle, est lu par Kolbeinn, aveugle lui aussi. Nous la trouvons aussi dans le geste du gamin de ramener le livre à son propriétaire. (traduire – du latin traducere, mener, guider, porter à travers)
Il s’agit ici à vrai dire de passeurs de mondes. Eric Boury utilise se terme dans un beau texte sur la traduction que j’ai trouvé sur son blog :
Le travail du traducteur consiste à transmettre une œuvre étrangère sans la dénaturer tout en la coulant dans le moule de sa propre culture. (…) En ce sens, il est un passeur de mondes, il permet effectivement à ceux qui parlent sa langue et ne maîtrisent pas l’autre de franchir des frontières. Il leur ouvre de nouveaux espaces en réécrivant l’œuvre, en devenant lui-même, pour un temps, un double de l’auteur. Le traducteur est un auteur qui réécrit un texte qui n’est pas du tout le sien et en même temps entièrement le sien le temps que dure le processus de la traduction.
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